Au fait, pourquoi privatiser la Poste ? Pour ouvrir au privé un marché potentiellement juteux, jusque-là domaine réservé de l’État. Mais les profits ne seront au rendez-vous qu’à condition d’abaisser les coûts (essentiellement par pression sur l’emploi, les salaires et les conditions de travail des postiers) et d’augmenter les tarifs : ce sont donc les salariés et les usagers qui paieront la facture. Objectifs difficilement avouables, c’est pourquoi les privatiseurs, en France du moins, ont toujours éprouvé le besoin de repousser plus ou moins explicitement la responsabilité sur Bruxelles.

Pour France Télécom en 1996, EDF-GDF en 2004, et La Poste aujourd’hui, la technique consiste à faire coïncider dans le temps (et dans les discours) le changement de statut avec l’ouverture à la concurrence prévue par les directives européennes, histoire de laisser penser que l’Europe impose la réforme. En 2004, le gouvernement affirmait qu’il y avait « urgence » à changer le statut d’EDF-GDF en vue de la libéralisation de 70 % du marché le 1er juillet de cette année-là. Pour La Poste, il n’est pas anodin que le projet de loi actuel opère d’un même jet la transformation du statut de l’entreprise et la transposition en droit français de la directive postale qui ouvrira totalement à la concurrence les services postaux en Europe, le 1er janvier 2011.

En réalité, les directives européennes se « contentent » d’organiser l’ouverture progressive des services à la concurrence, en réduisant l’étendue des monopoles d’État autorisés, mais elles restent muettes sur la question du statut des opérateurs historiques, qu’elles « laissent » aux États nationaux. En 2004, en pleine bataille sur EDF-GDF, le commissaire européen à la Concurrence, Mario Monti, avait ainsi confirmé à la CGT que l’ouverture à la concurrence n’imposait pas le changement de statut. Ce qui est vrai toutefois, c’est que la libéralisation organisée par Bruxelles empêche le maintien de vrais services publics. Car si un État décidait de garder son opérateur 100 % public, les règles de la concurrence lui interdiraient de subventionner plus que la fourniture du « service universel » rabougri prévu par les directives. Mais le gouvernement ne peut pas pour autant se défausser sur Bruxelles, puisque la France a approuvé toutes les étapes de la libéralisation. Sur France Inter la semaine dernière, le ministre de l’Industrie, Christian Estrosi, jubilait en citant un article du Canard enchaîné rappelant la participation de la gauche à la libéralisation du courrier. Comme si la droite n’y avait pas tout autant participé. La dernière directive a été adoptée en février 2008 sous un gouvernement de droite.

À court d’arguments, le gouvernement glisse dans un raisonnement circulaire : quand France Inter demande à Christian Estrosi s’il n’y pas d’autres moyens que le changement de statut face à la concurrence, le ministre répond : « S’il y avait d’autres moyens, pourquoi les autres pays européens seraient-ils passés par là ? ». On privatise parce que les autres l’ont fait, et si les autres l’ont fait, c’est qu’il n’y a pas d’autre solution.

Fanny Doumayrou Journal L'Humanité