« La vérité pour les postiers comme pour les Français, c’est la question de la sauvegarde de La Poste : sommes-nous prêts à lui donner les moyens de s’assurer un avenir durable ? » C’est dans les colonnes de Direct Matin que Christian Estrosi, ministre de l’Industrie, tenait la semaine dernière ce langage de la vérité. Pour expliquer son besoin urgent de transformer La Poste en société anonyme, le gouvernement a choisi la dramatisation : La Poste est en danger, et seule la réforme prévue permettra de la sauver. Première menace, l’asphyxie financière. Sur France Inter, Christian Estrosi évoque « 6 milliards de déficit », plus tard « une dette de 6 milliards », et conclut que La Poste « ne peut aller plus loin ». On n’y comprend rien, si ce n’est que le gouvernement va résoudre ce grave problème en apportant, après le changement de statut, 2,7 milliards d’euros à La Poste (1,2 de l’État, 1,5 de la Caisse des dépôts).

En réalité, La Poste se porte bien. Loin d’être déficitaire, elle a, en 2008, engrangé 529 millions d’euros de bénéfices. En revanche, l’entreprise est en effet endettée de 6 milliards d’euros, mais d’après les calculs du syndicat SUD-PTT, l’État est responsable des deux tiers de la dette ! En 2006, il a ponctionné La Poste de 2 milliards d’euros, somme qu’elle a dû emprunter, avec intérêts. Par ailleurs, chaque année, l’État prélève 20 % des bénéfices de La Poste, et laisse à sa charge 800 millions d’euros de surcoût lié aux missions de service public. Le reste de la dette découle d’investissements de l’entreprise dans une « modernisation » pharaonique des centres de tri et des bureaux de poste, destinée à supprimer des emplois. Autre menace prétendue, la baisse du volume de courrier. Estrosi brandit la « perte par La Poste de 10 % de parts de marché en courrier, ces deux dernières années ». Mais la distribution du courrier inférieur à 50 g est encore sous monopole, La Poste n’a pas pu perdre de parts de marché. S’il parlait du volume de courrier, la baisse réelle est bien moindre : - 3 % en 2008, après - 1 % en 2007. La Poste annonce un effondrement de 30 % d’ici à 2015 sous les coups de boutoir d’Internet, mais en 2004, elle prévoyait une baisse de 3 % par an qui s’est limitée à - 1 ou - 1,5 %, souligne SUD PTT.

D’après le gouvernement, La Poste ne survivra - et c’est à cela que doivent servir les 2,7 milliards d’euros - qu’à condition d’entrer dans le jeu de la concurrence mondiale, d’acheter des opérateurs et de prendre des parts de marché à l’étranger. Le même discours que pour EDF et GDF en 2004, et que pour France Télécom en 1996. Pour l’opérateur téléphonique, la grande aventure des acquisitions à l’international s’est soldée par un endettement de 70 milliards d’euros en 2000, suivi d’un « redressement » au prix de 60 000 suppressions d’emplois en dix ans et d’un climat social délétère, qui fait aujourd’hui la une des journaux. Sans compter la casse sociale dans les entreprises rachetées, par exemple 30 000 suppressions d’emplois en cinq ans chez TP-SA en Pologne. Et il faudrait que La Poste suive le même chemin ?

Fanny Doumayrou Journal L'Humanité